De la « durée »

Concernant cette fois la mesure des « durées » (par un chronomètre), Aristote va également en ce sens : « Non seulement nous mesurons les mouvements par le temps, mais aussi le temps par le mouvement du fait qu’ils sont définis l’un par l’autre . »
Autrement dit, ce que nous chronométrons avec notre montre (par exemple la course d’un athlète), c’est un mouvement. Mais l’indication prétendument « temporelle » de notre montre est elle-même la représentation d’un mouvement : celui de la terre. De fait que lorsque nous croyons mesurer le « temps » ou « la durée » d’un mouvement, nous ne faisons que mettre en comparaison deux mouvements : celui du mobile que nous observons, et celui de la terre.
Ainsi, lorsque je dis que « le train a mis douze heures pour aller de Paris jusqu’à Rome », l’expression de cette supposée « durée » ne signifie pas autre chose que « le mouvement de ce train a coexisté avec la moitié d’un mouvement de rotation de la terre ».
C’est-à-dire que, selon la formule d’Aristote, nous mesurons du mouvement par du « temps », mais comme ce « temps » est lui-même l’expression d’un mouvement (celui référentiel de la terre), nous ne faisons en fait que mesurer un mouvement par un autre mouvement, c’est-à-dire mettre en regard deux mouvements. La mesure intermédiaire, la « durée », que nous qualifions de « temporelle », est une construction abstraite et arbitraire opérée par l’esprit humain, un « outil intellectuel », qui ne correspond pas à une réalité « temporelle » dans le monde. Elle ne correspond qu’à une relation entre deux mouvements.

Concernant les relations entre le « temps » et le mouvement, Aristote remarque : « C’est simultanément que nous percevons le mouvement et le temps. (…) Quand nous sommes d’avis qu’un certain temps s’est écoulé, simultanément nous sommes d’avis qu’un certain mouvement a eu lieu . »
C’est-à-dire que le mouvement et le temps sont indissociables du point de vue de notre esprit : nous ne percevons (dans notre esprit) la notion de temps que parce que nous percevons (par nos yeux) le mouvement d’un mobile. La notion de temps ne se perçoit pas sans la perception d’un mouvement. Ceci nous suggère que la production de la notion de « temps » dans l’esprit découle de la perception d’un mouvement, et que par conséquent cette idée de « temps » est peut-être le produit par l’esprit d’un traitement cognitif (peut-être inconscient) des mouvements d’objets mobiles dans l’espace…

Quoiqu’il en soit, la montre n’indique pas l’existence d’un phénomène de « temps » qui existerait en tant que tel dans le monde. Elle est simplement la projection du mouvement de rotation de la terre sur elle-même. Elle peut servir à l’occasion à « mesurer » le mouvement d’un mobile, mais il ne s’agit là en réalité que de la comparaison du mouvement de ce mobile à celui de la terre.
La montre n’indique pas du « temps » ; elle est un objet mécanique animé d’un mouvement. Elle est elle-même matière et mouvement. Elle représente et mesure du mouvement (celui de la terre).
Elle n’est pas, en tout état de cause, la marque d’un phénomène temporel qui existerait de façon propre dans le monde.