Autres exemples d’automatismes cognitifs

Nous supposons donc qu’existe dans le cerveau un module automatique de gestion des mouvements multiples, dont le fonctionnement échappe à la conscience, et qui conduit cette conscience à générer des idées de « temps » (le « temps » n’étant pas alors un phénomène existant dans le monde).
Existe-t-il d’autres exemples de modules automatiques dans le cerveau ? Oui.

Il existe tout d’abord des « procédures automatisées », bien connues de chacun, comme par exemple le fait de marcher ou de conduire une voiture, qui ne nécessitent pas de contrôle permanent par la conscience. Heureusement, car il serait sinon impossible de penser en marchant ou en conduisant.

À un deuxième niveau, il existe des procédures cognitives qui nous aident dans la vie de tous les jours et qui ne relèvent pas non plus de la conscience.
C’est le cas de « l’intuition », qui est un calcul cognitif mettant en jeu plus de variables que ne peut en gérer la mémoire de travail (la « conscience ») et s’opère dans le cerveau à son insu. L’intuition gère des équations plus complexes que ne peut opérer la mémoire de travail ; en retour, elle est aussi moins fiable, car, de facto, la conscience n’a pas de possibilité de contrôle sur chacun de ses « pas » de calcul.
Si j’ai 5 € dans ma tirelire et que j’ai envie de m’acheter une glace à 3 €, je n’ai pas besoin de mon intuition pour prendre une décision ; ma mémoire de travail (en mode opérateur logique de soustraction) suffit. En revanche, si la circulation est très dense sur l’autoroute de mes vacances et que j’ai la possibilité d’en sortir dans cinq cent mètres pour prendre un itinéraire bis, le nombre de paramètres et de variables en jeu dans l’équation est tellement grand que je ne peux me fier qu’à mon « intuition » : celle-ci calcule la « meilleure option probable » (rester sur l’autoroute ou en sortir), mais sans le degré de fiabilité de la mémoire de travail.
« L’intuition » est un calcul cognitif dont le contenu échappe à la « conscience ».

À ce propos, il est dit dans le sens commun que les femmes sont plus « intuitives » que les hommes. Si cet on-dit se trouvait avéré, il pourrait s’expliquer par le fait que les femmes ont un corps calleux (le canal neuronal inter-hémisphérique) plus large que celui des hommes et pourrait donc faire transiter plus d’informations de façon simultanée (cependant que la cognition masculine resterait moins fluide sur le plan inter-hémisphérique, plus « cloisonnée », moins globale et plus analytique). Ceci pourrait expliquer le fait que les femmes ont une intuition plus performante que celle des hommes, et que les hommes de leur côté sont réticents aux décisions intuitives (parce qu’ils y sont moins performants et font donc moins confiance à ce type de procédure).

Notons à ce propos, sur le plan de la neurobiologie évolutionniste, que deux personnes dotées l’une d’une cognition intuitive et l’autre d’une cognition analytique auront plus de chances de survivre dans la jungle que deux personnes dotées soit de deux cognitions intuitives, soit de deux cognitions analytiques : la différence et la complémentarité des types de cognition est un gage de richesse et de complexité face à l’adversité, et donc de survie, même si cette différence n’est pas sans occasionner quelques dissensions sur les méthodes et comportements à adopter face à telle ou telle situation-problème. En clair, la différence architecturale des cerveaux masculin et féminin est source de malentendus et de querelles entre les deux sexes, mais elle est aussi un gage de richesse et de force face aux difficultés du monde, aux problèmes à résoudre et aux décisions à prendre.

Concernant la question des modules automatiques, c’est aussi le cas des couleurs. Nous croyons voir une pomme rouge. En réalité, cette pomme n’est pas « rouge ». Elle absorbe toutes les ondes de la lumière sauf le « rouge ». Ce que nous appelons le « rouge » de la pomme se rapporte dans le monde à une longueur d’onde qu’un module de notre cerveau traduit en « rouge ». Mais l’objet en tant que tel n’est pas « rouge ». Il présente une structure de surface telle que certaines ondes sont absorbées cependant que d’autres sont réfléchies. La « couleur rouge » n’existe que dans notre cerveau ; non pas dans la réalité. Dans la réalité, les objets n’ont pas de « couleur » ; ils présentent seulement des structures de surface différentes. Un objet n’est pas « coloré ». Il a une texture de surface qui réfléchit telle ou telle onde et non pas telle autre. C’est notre cerveau qui construit la couleur sur la base de l’onde perçue. Ce sont les yeux et les modules cognitifs inconscients qui donnent des couleurs aux objets.

À un troisième niveau, on observe des phénomènes qui paraissent plus étonnants encore pour la raison.
Par exemple on fait lire à un sujet, une fois, une liste de cinquante mots. Lorsqu’on lui demande une heure plus tard de réciter cette liste, il ne se souvient que de quelques éléments : sa mémoire n’est pas performante – ou semble ne pas l’être. Par contre, si on le fait jouer à un « jeu du pendu » (en lui demandant de trouver des mots dont on lui donne la première et la dernière lettre), on se rend compte, d’après ses réponses, que son cerveau a parfaitement mémorisé l’ensemble des cinquante mots (qui n’avaient pourtant été lus qu’une seule fois). Que cela signifie-t-il ? Que son cerveau a parfaitement mémorisé les cinquante mots, même en une seule lecture… mais que sa « conscience » n’a pas accès à cette mémoire : il s’agit d’une « mémoire inconsciente », masquée, comme invisible.
Dans un autre type d’expérience, un patient a perdu la vision dans la moitié droite de son champ visuel (à cause d’une lésion cérébrale). On place dans son hémi-champ droit (aveugle), une boîte avec une fente pour insérer des cartes, et on lui demande d’insérer des cartes dans la fente. Comme il est aveugle dans cet hémi-champ, le sujet refuse d’accomplir l’injonction, au motif que cela lui est impossible. On insiste pour qu’il le fasse « à l’aveugle », au hasard. L’observation montre alors que le sujet insère correctement la carte dans la fente plus souvent que ne le permettrait le seul hasard. Conclusion : le sujet croit être aveugle dans cet hémi-champ, cependant qu’en réalité il ne l’est pas (ou pas tout à fait). Autrement dit : des informations visuelles provenant de l’hémi-champ droit sont correctement captées et traitées par son cerveau (par des modules automatiques inconscients) cependant qu’elles ne parviennent pas à sa conscience. Il croit être « aveugle », mais ne l’est pas. Plus exactement, sa « conscience » est aveugle, mais le reste de son système cognitif ne l’est pas.

De nombreuses procédures intellectuelles sont gérées par des modules automatiques, intuitifs ou inconscients.

Que ceci nous dit-il ? Qu’une partie de nos actes quotidiens est gérée par la « conscience » (ou mémoire de travail), mais qu’une autre partie, plus importante peut-être, est gérée par des modules automatiques dont le fonctionnement échappe à la conscience.

Il serait nullement étonnant, de ce fait, que l’analyse des relations entre les mouvements de mobiles dans le monde soit effectuée par un module automatique inconscient, module produisant des données sur la base desquelles la « conscience » forgerait des idées de « temps ».