« Pas » et « plus »

Si le « temps » n’existe pas, quelle est la différence entre un objet qui « n’existe pas » et un objet qui « n’existe plus ».

Précisons tout d’abord que les mots « pas » et « plus » sont précisément des mots. Ils sont bien sûr chargés d’un sens qui a un lien avec le monde. Lorsque j’utilise le mot « chat », par exemple, ce mot désigne un objet qui existe dans le monde. De même, lorsque j’utilise les mots « pas » ou « plus », ces mots désignent dans le monde l’absence de quelque chose :
- « Il n’y a pas de nuages » : exprime dans le monde l’absence de nuages.
- « Il n’y a plus de nuages » : exprime dans le monde également l’absence de nuages.
Ainsi, il n’existe pas, dans le monde réel, de différence entre ce qu’exprime « pas » ou « plus ».

Où est la différence entre les deux mots (puisque les deux mots existent, et ont donc été créés par l’être humain à dessein d’une distinction de sens) ?
La différence est la suivante :
- « Il n’y a plus de nuages » exprime le fait que :
- Le monde réel montre une absence de nuages ;
- Dans ma mémoire, il existe l’image archivée du monde dans lequel il y a des nuages.
- « Il n’y a pas de nuages » exprime le fait que :
- Le monde réel montre une absence de nuages ;
- Dans ma mémoire, il n’existe pas d’image archivée du monde dans lequel il y aurait des nuages.
Ainsi, la différence entre les deux mots est-elle purement cognitive. Cette distinction n’a pas de lien avec le monde réel.
La différence de sens entre les deux mots est liée à un état non pas du monde mais de la cognition, selon que j’ai, archivé dans ma mémoire, telle ou telle image du monde.

Supposons que, le matin, des nuages survolent l’Aquitaine, où se trouve Albert, et non pas la Bretagne, où se trouve Bernard. L’après-midi, pour Albert il n’y a plus de nuages, cependant que pour Bernard, il n’y en a tout simplement pas.
Supposons inversement que, le matin, par le jeu du hasard et du chaos météorologique, des nuages survolent la Bretagne, où se trouve Bernard, et non pas l’Aquitaine, où se trouve Albert. On aura alors l’après-midi plus de nuages pour Bernard et pas de nuages pour Albert.
On voit dans cet exemple que la distinction entre pas et plus n’est pas une question de « temps » mais plutôt de géographie, de disposition du monde (qui est en incessant mouvement au présent), de concomitances spatiales circonstancielles.

Un phénomène n’est plus lorsqu’il est concomitant avec ma position dans le monde, que je l’archive en mémoire, et qu’il s’éloigne de moi.
Un phénomène n’est pas, lorsqu’il n’est pas concomitant avec ma position dans le monde, que je ne l’archive pas en mémoire, et qu’il est donc, de mon point de vue, simplement absent du monde.

Le « plus » collectif exprime une agrégation de « plus » individuels, archivés dans les mémoires individuelles : « Il n’y a plus de dinosaures ».
Cette expression ne recouvre d’ailleurs rien d’autre, dans le monde réel, que l’absence de dinosaure, qui serait tout aussi bien exprimée par « Il n’y a pas de dinosaure ». C’est notre « connaissance » – plus exactement notre croyance en une supposée connaissance – qui nous fait dire qu’il n’y a plus de dinosaure, et non qu’il n’y en a pas. Car le fait est que nous n’en avons jamais observé directement. Nous faisons confiance aux paléologues pour dire « plus » plutôt que « pas ».

« Pas » est l’expression d’une concordance entre la réalité du monde et l’archivage de son image dans la cognition.
« Plus » est l’expression d’un hiatus entre la réalité du monde et l’archivage de son image dans la cognition, hiatus qui est justement résolu et précisé par le terme « plus ». Le terme « plus » signifie en fait : « J’ai en mémoire l’image d’un état du monde qui est autre que celui du monde réel ». « Il n’y a plus de chocolat » signifie : « Il n’y a pas de chocolat, mais j’ai en mémoire une image du monde dans lequel je vois une tablette de chocolat ».
Pour autant, entre « pas » et « plus », l’état du monde est le même, à savoir l’absence de l’objet concerné. Si vous demandez par exemple à un piéton s’il y a quelque part dans son village une station-service, le fait qu’il vous réponde « Il n’y en pas » ou « Il n’y en a plus » n’est pour vous d’aucune différence sur l’information qui vous concerne, à savoir l’absence de station-service dans le village.
« Pas » et « plus » ne distinguent donc pas des états différents du monde mais de la cognition. Ils n’ont donc pas un sens « temporel » pour le monde mais uniquement pour la cognition – ce qui est logique puisque c’est la cognition qui construit l’idée de « temps » par rapport au mouvement du monde dans le présent.
« Pas » et « plus » ne distinguent pas des états du monde mais de la cognition.


Les questionnements sur les notions ou les termes temporels sont innombrables, tant la pensée et le langage sont empreints d’idées temporelles. Nous nous sommes contentés d’en explorer quelques-uns parmi les plus emblématiques.